Voici un personnage surnommé Le Napoléon de la presse, dans une biographie signée Adeline Wrona* parue en janvier dernier.

Ce livre s’attache à la figure d’un des grands de la presse écrite du XIXè siècle. Émile de Girardin, mal né d’une grande famille française qui allait prendre sa revanche sur la vie. D’abord parce qu’il fut, jeune, un grand lecteur et un écrivain précoce. Très tôt, il eut envie de publier et d’écrire. Il fut pionnier et précurseur avec son premier journal Le Voleur [fondé avec son ami Charles Lautour- Mézeray]. Cet hebdomadaire était composé uniquement d’articles (ou d’extraits) volés dans d’autres journaux avec le projet de proposer le meilleur de la presse à ses lecteurs [l’ancêtre du Courrier international ?]. Le Voleur eut un très grand succès.

Habitué des salons féminins, Girardin participa à l’aventure de La Mode, un périodique sur les nouveautés des vêtements et la chronique mondaine. C’est à la fin des années 1820 qu’il se lia
d’amitié avec une figure montante de la littérature : Balzac. La presse était alors vivace, une centaine de titres, mais elle était très fragile. Autre idée : la création du Journal des Connaissances utiles en 1831, une sorte d’encyclopédie périodique qui affola les compteurs
des ventes. Girardin inventa les correspondants de presse, les remises pour fidélité, le parrainage de nouveaux lecteurs par des lecteurs anciens.
Homme de presse dans la lignée des nouveaux industriels du XIXè siècle, Girardin fut un homme de grande influence sur les pouvoirs en touchant le plus grand nombre. En
1836, il inventa le quotidien bon marché en créant le journal La Presse vendu 40 frs au lieu de 80, une partie du coût fut porté par une innovation ; la publicité, qu’on appelait alors la réclame. Ainsi il proposa un support qu’il voulut accessible aux masses pourvu que ces masses sachent lire. Et il introduit alors un nouveau produit d’appel ; le roman-feuilleton, en donnant ainsi la littérature accessible au peuple en recrutant une brigade d’écrivains à la mode, dont au premier chef Balzac, mais aussi Alexandre Dumas, Théophile Gautier, Frédéric Soulier, etc.
Influence ? Elle fut encore démontrée avec le choix de Girardin pour l’élection présidentielle de 1848 avec ce titre à la Une de La Presse alors que les notables cherchaient un candidat : « Monsieur Louis-Napoléon Bonaparte, c’est l’avenir ». Et finalement le Prince-Président, futur Napoléon III, fut élu président de la République. C’était un conquérant des médias, un boulimique même au point qu’une caricature du journal Le Grelot de 1874 le baptise « la pieuvre journaliste ».

Ainsi était Émile de Girardin et avec bien d’autres facettes encore : entrepreneur, mondain, homme de réseaux, visionnaire, séducteur, proche de grands noms de la littérature, de
grands noms de la politique et de quelques figures féminines d’exception comme Marie d’Agoult, la grande amie de George Sand, ou l’actrice Rachel.
L’ouvrage d’Adeline Wrona renvoie dans ce Paris de la bourgeoisie qui prend ses marques et fait du XIXe siècle son terrain de conquête. L’histoire est là, on passe par la révolution de 1848, par les journées tragiques de juin 1848, par l’arrivée de Napoléon III, on croise des personnages comme Guizot, Thiers, Lamartine, c’est le temps d’une presse qui se multiplie, on lit de plus en plus, on imprime de plus en plus, on diffuse de plus en plus, c’est toute la seconde partie du siècle qui tourne au rythme des premières rotatives, du télégraphe, du chemin de fer et des initiatives de Girardin.

Il meurt en 1881, l’année de la grande loi sur la liberté de la presse qu’il avait lui-même en partie rédigée et qui lève notamment la censure, supprime le dépôt d’un cautionnement ainsi que les autorisations préalables pour paraître. Une loi toujours en vigueur aujourd’hui, avec toutefois quelques modifications..
Bernard Stéphan
* Émile de Girardin, le Napoléon de la presse, par Adeline Wrona. Ed. Gallimard. 254 p. Paris dec. 2024, 22 €
