
31 juillet 1914, 21 h 40, Café du Croissant, 146 rue Montmartre à Paris. Jean Jaurès (1859-1914), leader socialiste, député du Tarn et figure emblématique du pacifisme, est assassiné par Raoul Villain d’une balle de revolver Smith & Wesson dans la tête. Cet assassinat précipite le déclenchement des hostilités, notamment en permettant le ralliement de la gauche, y compris de certains socialistes qui hésitaient, à l’« Union sacrée ». Jaurès est mort, la 1ère guerre mondiale commence.

Raoul Villain (1885-1936) est un Rémois, étudiant en archéologie à l’École du Louvre, adhérent de la Ligue des jeunes amis de l’Alsace-Lorraine, groupement d’étudiants nationalistes, partisans de la guerre et proche de l’Action française. C’est une personnalité fragile, avec une lourde hérédité (mère internée pour aliénation mentale et grand-mère paternelle atteinte de délire mystique). Arrêté sur le fait, il déclare avoir agi en solitaire pour « supprimer un ennemi de son pays », reprochant à Jaurès de s’être opposé à la loi sur le service militaire de trois ans. Il est incarcéré pendant toute la guerre. Après 56 mois de détention préventive, son procès a lieu du 24 au 29 mars 1919 et, à la surprise générale, il est acquitté par la cour d’assises de la Seine, « au nom de la victoire », dans un climat d’ardent patriotisme. Un juré a même estimé qu’il avait rendu service à sa patrie : « Si l’adversaire de la guerre, Jaurès, s’était imposé, la France n’aurait pas pu gagner la guerre. » La veuve de Jaurès est condamnée aux dépens.
Dans le numéro 144 du Canard enchaîné, paru le 2 avril 1919, Maurice Maréchal, fondateur de l’hebdomadaire satirique, outré par ce jugement, manie l’ironie : « Ce n’est plus l’heure de plaisanter. Lorsque fut connu le verdict de la cour d’assises, il y eut, on peut bien le dire, dans toute la France, un moment de douloureuse stupeur. Un long cri de colère et d’indignation monta de tous les points du pays vers ce tribunal où venait d’être commis le plus effroyable déni de justice qu’ait à enregistrer l’Histoire […] Nous n’acceptons pas l’infamie commise ! En notre âme et conscience, nous ne pouvons admettre que des magistrats, si haut placés soient-ils – et fussent-ils couverts d’hermine, des pieds jusqu’a la tête – aient pu, sans que se fasse entendre notre protestation indignée, infliger au bon, au noble, au grand Raoul Villain une condamnation pécuniaire […] À Raoul Villain, victime de la plus effroyable erreur judiciaire, on doit tout d’abord réparation matérielle pour le long et douloureux martyre qu’il a subi […] Mais ce n’est pas tout. On doit aussi à Raoul Villain une éclatante réparation morale. Nos amis du conseil municipal seraient, pensons-nous, bien inspirés en décidant que l’avenue Jean-Jaurès sera débaptisée et portera désormais le nom de boulevard Raoul-Villain […] Et, pour terminer, nous souhaitons de tout notre cœur que la malheureuse et noble victime du bolchevisme international connaisse enfin – à trente-deux ans ! – les joies apaisantes de l’amour. Puisse-t-il rencontrer, au sortir de sa terrible épreuve, la douce et belle jeune femme qui lui donnera beaucoup d’enfants, à qui il ne manquera pas d’apprendre, dès qu’ils auront l’âge de raison, le maniement du revolver ».


Le 23 novembre 1924, les cendres de Jean Jaurès sont transférées au Panthéon, à l’occasion du Xème anniversaire de sa mort. Hommage du cartel des gauches – à l’exception notable du parti communiste qui organise une manifestation distincte – à celui qui a tenté d’empêcher la guerre.
Villain est exécuté à Ibiza le 17 septembre 1936 par des anarchistes qui l’auraient pris pour un espion franquiste, dans le contexte chaotique de la guerre civile espagnole.
Sylvain Parpaite